Mix et Remix
De l'humour sans la morale

Tard venu dans le monde du dessin de presse romand , Philippe Becquelin, alias Mix & Remix, s’est imposé rapidement avec son dessin minimaliste et ses commentaires décapants. Entretien avec un homme discret.

Tout a commencé par un petit strip au fond d’une page. Une galerie de bonshommes sortis de nulle part commentaient férocement l’actualité dans l’Hebdo. Ils étonnent, ils détonnent. Puis on les assimile, et le lecteur se surprend à les attendre avec impatience. Le strip devient page entière et ces petits «suppositoires avec des pattes» font un jour la couverture du magazine. Couronnement suprême, un petit livre-anthologie paraît cette année et les exemplaires s’arrachent. Mais qui connaît son créateur? Philippe Béguelin, d’origine valaisanne et domicilié à Lausanne, demeure discret dans un univers médiatisé. Barrigue est un personnage public; Bürki a droit aux cimaises des musées et le dessin de presse - de Plantu au journal Le Monde à l’équipe du Canard Enchaîné - a depuis longtemps décroché ses lettres de noblesse. Le trait d’un dessinateur surpasse aujourd’hui le fleuret du chroniqueur. Mix & Remix se définit comme «un ermite» un peu singulier, enfermé dans le clocher de la cathédrale de Lausanne où, le soir venu, il fait office de guet. Histoire de voir le monde d’un peu plus haut?

Qui se cache derrière Mix & Remix?
Moi!...Je suis seul à dessiner, contrairement à ce que les gens croient fréquemment. Mix et Remix existe depuis 1984. A l’époque, je faisais de la peinture avec ma femme; on a pris ce nom. Six mois plus tard, nous avons abandonné, mais j’ai conservé Mix et Remix. Je ne me voyais pas signer Philippe Béguelin au bas de mes dessins.

Comment devient-on dessinateur de presse?
Je suis arrivé un peu par hasard au dessin de presse. Bien sûr, j’ai toujours dessiné dans ma jeunesse, pour des journaux d’étudiants au Collège de Saint-Maurice par exemple. J’ai eu de la chance ensuite de réaliser certains projets. En Suisse romande, il y a du travail dans le dessin de presse, mais pas véritablement dans la BD; il n’existe pas de milieu underground. J’ai commencé à travailler comme dessinateur pour l’Hebdo en 1988 avec Pierre-Jean Crittin dans la rubrique culturelle. Puis, après l’arrêt de cette série, j’ai lancé un journal satirique avec un ami - L’éternité - qui a duré six mois... Là, j’ai véritablement commencé à faire du dessin satirique, ce que je ne faisais pas auparavant. J’ai proposé ensuite ces dessins à L’Hebdo et ils se sont imposés peu à peu.

Comment sont nés ces personnages?

Avant que je me consacre au dessin de presse, quand je faisais du dessin underground, j’avais déjà créé ces bonshommes assez simples, mais sans leur gros nez : des suppositoires avec des pattes en quelque sorte. Et puis, j’ai inventé ces personnages au début pour pouvoir les faire parler, pour faire de l’actualité. Ils évoluent d’ailleurs au cours des années, même si le dessin de base reste le même. Il y a toujours un bonhomme de base et, pour qu’on le reconnaisse, je rajoute un gadget ou j’accentue une expression. Mais ce n’est pas une vraie caricature. Je précise toujours de qui il s’agit. Je déteste d’ailleurs la caricature. Je n’ai pas de plaisir à en faire. Cela réclame du temps, il faut travailler d’après photo etc. Je ne fais pas vraiment des gags qui impliquent des personnes comme Barrigue par exemple. C’est là ma principale différence avec les dessinateurs de presse : il n’y a pas de caricature et le dessin n’est pas de facture classique.


Quels sont les maîtres ou les dessins admirés?
J’aime vraiment bien Pétillon qui travaille pour le Canard Enchaîné, et qui faisait de la BD auparavant. C’est le top du dessin de presse, dans son humour, dans sa simplicité. Et il n’a pas peur de faire des gags pour le gag, alors que beaucoup de dessinateurs qui ont un travail plutôt journalistique, se concentrent sur des dessins trop «intelligents». Dans le trait, j’aime bien aussi Snoopy, et ce genre de dessin minimal. J’apprécie aussi beaucoup Gary Larson.


Comment travaillez-vous?
Je travaille le lundi. Je fais tout le lundi. Je regarde la télévision et je lis la presse pendant la semaine. De 9 heures à 11 heures, je cherche les gags et je les dessine l’après-midi. C’est parfois assez stressant.

Quel est le rôle d’un dessinateur de presse?
Je n’ai pas ce côté «journaliste qui dénonce». Je fais plutôt des gags pour eux-mêmes. Je ne suis pas ancré à gauche ou à droite. Je ne cherche pas à réaliser quelque chose de constructif qui fasse réfléchir les gens. Mes dessins ne sont pas moralisateurs.

Un dessinateur se met-il des barrières?
La personne que je dessine ne doit pas se sentir attaquée. Je n’attaque jamais frontalement. Mon humour fonctionne comme cela. Il provient de la distance entre ce qui est annoncé et la réalité, entre le but avoué et le résultat.

L’actualité politique suisse?
Je ne suis pas l’actualité politique régionale. Les débats sur la Constitution vaudoise ne m’intéressent pas. Les grands thèmes s’imposent. En politique suisse, je dois parfois creuser pour trouver. Les personnages sont peu typés. Heureusement qu’il y a Blocher avec son style à la française. Sinon tout reste relativement consensuel. Sur Joseph Deiss par exemple, je ne vois pas ce que je pourrais faire.

Des têtes de turc apparaissent quand même, comme la Fête des Vignerons cet été ou Expo 01. C’est irrésistible. Dans le cas de la Fête, il aurait pu balancer n’importe quelle merde, cela aurait été de toute façon fantastique, merveilleux, grandiose, génial. Un truc un peu communiste en somme, une grande fête populaire comme sous Mao. Ceux qui ont émis des remarques se sont fait taper sur les doigts et il fallait dire ensuite : «c’est beau, c’est beau, c’est beau.» Je ne «dénonce» pas. Quand je dessine, l’affaire est déjà dans le sac. Mais je rajoute une couche... (sr)


Léon Savary

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