![]() ![]() ![]() ![]() ![]() |
Marche, arrêt. Point mortLaurent Trousselle
Voici l’histoire d’un personnage étonnant,
sorte de désespéré actif… Le cadre et l’atmosphère de ce roman situent
l’action dans la Suisse d’aujourd’hui, comme si l’auteur avait volontairement
choisi la carte postale la plus paisible d’un Occident dont les
apparences ne le sauvent plus de grand-chose. Marche, arrêt. Point
mort, ou l’histoire d’un cri qui sera entendu loin, très loin du
silencieux palais des bords du lac de Zurich qui sert de base à
«l’alchimie»…
Entre les lignes de cette sorte de journal de bord de l’horreur, le lecteur analysera une série de pistes expliquant un drame intime mais, au-delà de l’intrigue du roman noir auquel le livre emprunte son argument et sa technique, chacun en arrivera peut-être à un questionnement sur le groupe dont il est un élément… passif? L’ouvrage reprend dans une fureur froide – peut-on parler de fureur froide? – une série de questions proposées par Trousselle dans un autre livre, publié il y a quelques mois. Prolixe, cet auteur semble entrer dans la cour des grands de façon remarquée, en faisant ici éclater sous nos yeux – littéralement – les conflits psychologiques et sociaux de l’homme moderne… Ce texte, comme les autres, reflète la désintégration d’une société aux valeurs en déliquescence, chaque personnage étant un écorché portant comme un masque grossier, comique et laid, mais qui cache un visage dont les traits seraient sinon figés. Notons que leur expression de visage porte un nom. Elle s’appelle la détresse…
Laurent Trousselle a vécu un peu partout sur la planète avant de poser ses valises en Suisse. Ayant pendant des années écrit pour le compte des autres, depuis quelques mois cet homme secret a décidé de signer ses livres et, au rythme où il travaille, gageons que son entrée en littérature ne sera pas celle d’un météore. Il nous livre ici un ouvrage brillant, triste et drôle à la fois, créant de toutes pièces un personnage que le dérèglement de nos sociétés aurait des chances de faire passer dans la partie noms communs du dictionnaire – à l’instar des Candide, Nana, et autres Don Juan – si seulement ce dernier portait un nom… Extrait Je nettoie mon imperméable à grande eau. Je vérifie que le couple infernal est enfermé à double tour dans la salle de bains parce qu’ainsi leur môme, même réveillé en pleine nuit, ne risquera pas de croiser les cadavres de Papa Maman. […] Ça va être horrible le réveil de ce petit. […] Je mets la main sur le numéro du Natel et je le vérifie en le faisant sonner. Je vide toutes les bouteilles d’alcool dans l’évier et par terre, je pique les 6 000 balles en liquide qui traînent en évidence dans une enveloppe sur le bureau. Je songe une seconde à brûler ces deux horribles, mais mieux vaut en rester là, un incendie maintenant compliquerait tout. Je réfléchis, argent, alcool et violence, la police a de quoi faire dans des domaines où elle sait faire, mais il manque un élément. Je rouvre la porte de la salle de bains et, avec un bibelot, je titille les orifices de Mrs Pépé. La police et les journaux, tout le monde aime les crimes crapuleux. Avant de partir j’essuie avec une lingette la totalité des endroits ayant été en contact avec mes gants. Je plonge l’appartement dans le noir avant d’ouvrir toutes les fenêtres: les courants d’air feront changer de place les pollens. […] En repassant la porte cochère, je réfléchis, je décompose mentalement les premières heures de la matinée, anticipant les gestes que je m’apprête à faire. Qu’est-ce que je vais faire? Je vais sauver des dizaines de
gens des cartes de crédit qui les ruinent, d’une multitude de jeux
de hasard dans les offices de poste et des postières qui les vendent
devant vous à des enfants, des taxes, de la viande qui tue lentement
à cause du prion, des escaliers à monter quand on est pauvre… |
|
Copyright © éditions faim de siècle |