La
Messe câline
Gérard
Falcioni
Gérard
Falcioni est né à Bramois en 1954.
Après un apprentissage de commerce, il a travaillé dans les assurances et
dans une régie immobilière à Genève avant de quitter complètement le milieu
du commerce pour devenir berger dans les alpages valaisans. Aujourd'hui,
il partage son temps entre l'enseignement du ski durant l'hiver et les alpages
à la belle saison. Il publie son deuxième livre après L'Etabli de la vie
en 2002.
Il y a deux ans, Gérard Falcioni publiait L'Etabli de la vie, livre témoignage
dans lequel il racontait son parcours de vie marqué par l'abus sexuel. Victime
du prêtre du village, puis du mensonge et du secret, sa vie entière en a
été affectée.
La publication de son témoignage, les réactions qu'il a suscitées, les confidences
reçues des nombreuses victimes d'abus qui l'avaient lu ou vu dans les médias
l'ont amené à se lancer à corps perdu dans l'écriture de La Messe câline.
Dans un ton très différent de celui de L'Etabli de la vie, les deux textes
du nouveau livre plongent au cœur des souvenirs et des sensations d'enfance
de Gérard Falcioni. Deux visions de sa vie s'y côtoient: celle de l'enfant
qu'il était, celle de l'adulte qu'il est devenu. Un adulte de plus en plus
frappé par les mensonges qui détruisent les existences.
Ce deuxième livre est la poursuite, à travers l'écriture, d'une quête de
vérité. Gérard Falcioni explique ses intentions et la genèse de La Messe
câline dans la lettre qui suit.
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Lettre de Gérard Falcioni
Pourquoi La messe câline?
A la suite de la parution de L'établi de la vie, je m'attendais à vivre
un hiver paisible dans la blancheur de nos montagnes. Mais certaines rencontres
et de nouvelles révélations allaient contrarier mes espérances.
D'abord la position de l'évêque de Sion qui, par ses excuses hautaines et
ses regrets de mijaurées, n'a fait que conforter certains notables dans
leurs convictions que nous, les anciens enfants abusés par des prêtres,
ne sommes que des "bons à rien semeurs de m." (remarque qui m'a été faite
publiquement) et, pire encore, des cas isolés exagérant dans leurs dénonciations.
Les témoignages que j'allais pourtant recevoir, et qui se sont échelonnés
durant tout l'hiver 2002 - j'en reçois encore maintenant - m'ont démontré
que les problèmes de pédophilie au sein de l'Eglise suisse, même s'ils sont
le lot d'une minorité, anéantissent en toute impunité des vies sous nos
yeux.
J'ai reçu des témoignages abondants, émanant surtout de Valaisans et de
Fribourgeois, parfois de personnes de plus de septante ans. Il y en a qui
me sont parvenus de Hollande, de Belgique, d'Italie, du Portugal, du Brésil.
Certains sont d'une réalité et d'une cruauté insoutenables. Combien de vieux,
ici en Valais, m'ont confié, les yeux perdus dans le lointain: "Oui, si
les vieux pouvaient délier leurs langues". Et combien de personnes de ma
génération se souviennent de mises en garde de leurs mères les invitant
à ne pas s'attarder dans la sacristie après la messe?
Dans un village, l'instituteur abusait de certaines petites filles. Lorsqu'elles
s'en ouvraient, dans le seul lieu où elles pensaient pouvoir le faire, le
confessionnal, c'est le curé qui couvrait l'instituteur.
Je continue à comprendre ceux qui ne peuvent pas croire que cela existe,
mais je considère en même temps que l'ampleur de cette réalité et sa gravité,
qu'on essaie de minimiser, ne peuvent demeurer cloîtrées dans l'ombre du
confessionnal ou du cabinet de psychiatre: "Des destins qui basculent en
entraînent d'autres".
J'allais apprendre aussi comment la porte de l'évêché avait claqué aux nez
des quelques mamans qui tentaient de dénoncer ces abus, que certains enfants
avaient réussi à articuler. On leur répondit: "L'évêque ne peut vous recevoir
mais, vous savez, les enfants oublient vite".
J'allais apprendre encore que le pauvre prêtre en question avait été déplacé
dans une quatrième paroisse alors que je me souviens que mon père avait
expressément demandé qu'il soit tenu à l'écart de tout contact avec des
enfants. Lors de ce dernier ministère, l'évêque de Sion était le cardinal
actuel.
Enfin, une lettre de la régente qui avait, en son temps, dénoncé les atteintes
envers des enfants, allait déposer en moi une gerbe de dégoût et de révolte.
Elle perdit alors son emploi et n'en retrouva plus.
A ceci venait s'ajouter qu'il ne s'est pas passé une semaine, durant cet
hiver 2002, sans qu'une femme me confie avoir été abusée durant son enfance.
Je ne suis pas du tout préparé à recevoir et à répondre à de telles confidences.
La plupart du temps, je ne pouvais que bafouiller quelques mots et m'en
aller. Je n'avais pas mesuré les retombées de ma décision de publier mon
témoignage.
Une révolte bouillante grondait en moi. Convaincu que la haine et la violence
ne sont qu'un héritage du passé, je voulais les dépasser. Je griffonnais
le soir, quelques mots, quelques lignes, afin de lutter contre la confusion
et le désespoir qui m'habitaient. Je savais que je ne pourrai plus faire
ou vivre "comme si de rien n'était" mais je ne savais pas que faire.
A la fin de la saison d'hiver, je me suis un peu évadé dans les montagnes.
Puis, durant la semaine suivant Pâques, un premier texte a jailli, en quelques
jours: L'enfant tout de blanc. Ce texte a coulé comme un ciel qui pleure
et je décidais de le dédier à Gilles K. dont le témoignage m'avait bouleversé
au début de l'hiver.
Je n'arrivais pas à croire ce que j'écrivais et pourtant je savais que c'était
vrai. Mon corps s'est alors recouvert de plaques rouges et purulentes. J'ai
eu peur.
Avant d'aller voir un médecin, et comme mon éditeur précédent refusait d'entrer
en matière, je décidais d'envoyer ce petit manuscrit à quelques journalistes
qui m'avaient approché lors de mon témoignage. Il devait absolument être
lu, être su, quoi qu'il m'arrive. C'est alors que j'eus besoin d'aller voir
"La toute vieille femme". Visite qui deviendra le sujet de la deuxième partie
de mon manuscrit.
L'écriture de celle-ci m'a été plus ardue. C'était comme aller creuser un
siècle qui me parut soudain opaque et obscur. Il m'avait transmis la culture
qui me constitue. L'ai-je perpétuée par attachement au confort? Ce qui est
sûr, c'est que je n'ai pas eu besoin d'appliquer la pommade à base de cortisone
que le médecin m'avait prescrite.
Ce qui est sûr aussi, c'est que ma pensée allait se fixer désormais, à la
relecture de ma vie, sur des évidences et des certitudes qui me font trembler.
N'avais-je pas obéi et cru plutôt que réfléchi? La répression de la satisfaction
génitale qui survint après y avoir été forcé (et, horreur, avec consentement)
engendre une culpabilité tenace et morbide.
S'il pouvait finir ce temps où tant de petits dieux dansent sur le plancher
de la misère, là où tant d'autres cherchent à être.
Dans sa lettre la régente a glissé, lorsqu'elle me confiait avoir essayé
de dénoncer les actes de pédophilie: "Je m'excuse, mais j'ai dû vivre comme
une criminelle le restant de mes jours". Moi je m'excuse aussi de devoir
écrire ce livre. Il ne faudrait pas que ces choses existent, à tel point
qu'on les nie et qu'on les cache comme des destins oppressés ou des bombes
soudaines sur les caprices du mensonge.
Gérard Falcioni |