Expo.02
racontée à mon fils
Alain
Chardonnens
A son fils, né en
02, l'auteur du Guide du Pays des Trois-Lacs, paru aux éditions de l'Aire,
désirait offrir cette description empirique, subjective et anecdotique
des cités éphémères d'une expo évanouie de nos paysages. Il a donc sillonné
tous les arteplages, patienté à toutes les queues, lu tous les articles
pour vous offrir une véritable chronique de cet étrange temps jadis. Une
occasion de (re)vivre, de (re)sentir simplement à travers son regard,
les doutes, les beautés et les polémiques suscités par "notre" Expo.02.
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Illustrations Mix et Remix, Wolinski.
Extraits
Morat - Instant et Eternité
Incontestablement, en parcourant l'arteplage de Morat, on se croirait
dans un port. Devant la porte de Berne, trônent des containers empilés
les uns sur les autres : ils abritent les locaux de l'Office du tourisme,
de l'accueil et de l'expo-shop. On s'attend à voir les dockers surgir
à tout moment pour les transporter dans des cargos. Cette impression de
docks est renforcée par les lourdes chaînes rouillées qui longent les
trottoirs du giratoire, de l'auberge de l'Ange (Enge) jusqu'au Schiff,
histoire de dissuader tout parking sauvage. Après avoir dévalé le Raffor,
les bords du lac offrent au regard de nouveaux containers : le stand photo,
devant lequel Lili, la mascotte d'Expo.02, est assise, ainsi qu'un nouvel
expo-shop caractérisé par toute sa palette de produits dérivés (t-shirt,
boîte à musique, bock à bière, toutes les pièces étant frappées du logo
de l'Expo). Quelques dizaines de mètres après le débarcadère, l'impression
angoissante des docks fait place à une promenade à lamelles blanches.
Pour un peu, on se croirait déambuler le long d'un bord de mer d'une petite
station balnéaire californienne, peut-être Ocean Beach. Et puis, alors
que deux piles de gravats se détachent - le théâtre des Graviers abrite
les armoires magiques de " Gli Universi Sensibili " et du " Temps des
Escargots " -, on ne peut être que happé par le vaisseau fantôme de l'Expo,
le mésoscaphe d'Auguste Piccard. Rongé par le temps, vieille épave qui
s'est exilée de longues années au Texas alors qu'il avait été l'une des
principales attractions de l'Exposition nationale de 1964, le mésoscaphe
fait peine à voir et trouble les personnes âgées qui mesurent avec amertume
l'usure du temps. Morat et son port. Les docks imaginaires s'agitent :
un lourd paquebot rouillé fend la brume et montre son intention de mouiller
à quelques encablures des berges : c'est le Monolithe de Jean Nouvel.
Le Monolithe
Ce cube rouillé d'une arête de trente-quatre mètres - il atteint la hauteur
d'un immeuble de douze étages - est l'attraction par excellence de l'arteplage
de Morat. Il est, avec les Tours de Bienne, les Galets de Neuchâtel et
le Nuage d'Yverdon-les-Bains, l'icône d'Expo.02. En d'autres termes, ce
cube, tout droit sorti du film " 2001, Odyssée de l'espace " de Stanley
Kubrick, devrait vraisem-blablement habiter un espace de la mémoire du
visiteur jusqu'au dernier de ses jours. Il est vrai qu'il est impressionnant.
A couper le souffle. Dans la file de badauds qui attendent patiemment
leur tour pour prendre pied sur l'embarcation qui les emmènera dans le
ventre du Monolithe, j'ai la joie de reconnaître une famille du village
voisin, membre de l'UDC locale. Alors que le parti de Christophe Blocher
s'est opposé aux centaines de millions de francs de rallonge demandés
par la direction de l'Exposition nationale, la maman me déclare qu'elle
s'y rend chaque semaine. Quand le vin est tiré, il faut le boire. L'Exposition
nationale est là pour cinq mois, alors autant la visiter, voire la savourer,
plutôt que de la bouder. L'UDC locale est donc soluble dans les eaux du
Monolithe. La petite embarcation quitte le quai et, en moins d'une minute,
contourne d'est en ouest le Monolithe, vaisseau sorti tout droit du néant.
Entrons. Une fois que les yeux se sont habitués à la pénombre, on se prend
pour Jonas dans le ventre de la baleine. Mais dans une cavité non pas
de chair, mais métallique, pourvue d'un écran circulaire de huit mètres
de haut et vingt et un de large. Les images de " Panorama Suisse version
2.1 " inondent les pupilles : une pluie de géraniums, des vues de chalets
et de montagnes, quelques scènes d'attente dans une gare : une présentation
artistique de la vie quotidienne des Suisses au seuil du XXIe siècle.
Cherchant mon chemin dans l'obscurité, redoutant de trébucher sur une
personne qui aurait eu la mauvaise idée de se trouver assise sur mon chemin,
je me dirige vers les escalators qui m'emmènent dans les étages supérieurs
de la baleine. Seules les lumières verdâtres émanant des escaliers balisent
le lieu. Pour un peu, la pénombre deviendrait étouffante. J'avale plusieurs
étages. Et c'est le choc. Je me retrouve en pleine bataille, celle opposant
les Confédérés aux armées de Charles de Bourgogne. Il s'agit d'un affrontement
qui va durablement modifier le visage de l'Europe. La Lotharingie et les
Etats bourguignons disparaîtront définitivement. Cette Europe médiane
faisant office d'Etat-tampon entre la France et les Allemagnes ayant disparu,
il n'y aura plus de rempart entre Marianne et Germania, entre le coq et
l'aigle. Et si finalement la Bataille de Morat, comme celle de Grandson
et de Nancy, portait en elle les germes destructeurs des guerres franco-germaniques
de 1871, 1914 et 1939 ? Personnellement, je répugne à parler de Charles
le Téméraire. Je préfère plutôt évoquer Charles le Hardi, comme il est
appelé en Belgique. Dans les manuels d'histoire helvétiques, l'écolier
apprend qu'un choc manichéen a eu lieu le 22 juin 1476 : le bien - les
Suisses - a eu raison du mal, incarné par la Bourgogne. Et pourtant, à
y regarder de plus près, Charles n'était-il pas l'allié de la Savoie,
qui cherchait à contrer les assauts des cantons alémaniques ? Charles
ne défendait-il pas les intérêts des pays romands contre les prétentions
des voisins germanophones de l'est ? Voilà qu'en 1536, rien de moins qu'un
demi-siècle plus tard, le Pays de Vaud tombait sous la coupe de l'Ours
bernois et ce, pour une durée de trois siècles et demi. La bataille fait
rage. Elle se déroule sur une gigantesque toile circulaire de cent onze
mètres de long sur dix mètres et demi de large. Elle a été réalisée par
Louis Braun durant les années 1893-1894. La violence est parfois si crue
qu'il était déconseillé, à l'époque, aux femmes enceintes, aux enfants
et aux âmes sensibles de venir la contempler. Les détails sont légions
et les étendards claquent au vent : je reconnais, outre ceux de la Confédération
helvétique, les drapeaux de Lorraine, d'Angleterre, de Cerlier, de Laupen,
de Sursee et de Bienne. Quelques personnages également : les commandants
helvétiques Hans Waldmann et Hans de Hallwyl, l'ambassadeur espagnol Lucena,
et René, le duc de Lorraine. Habitant la région, les villages de Courgevaux,
de Faoug et de Meyriez me sont familiers. Tout comme le Vully et le Jura
en arrière-plan. Un enfant bien éveillé demande à ses grands-parents gênés
qui sont ces femmes à la poitrine découverte sortant des tentes… Un visiteur
fribourgeois fait part de son vif mécontentement : le drapeau bernois
flotte sur le château de Morat. La toile de Braun, en mauvais état, a
dormi de longues années dans le Werkhof de la ville de Morat avant d'être
restaurée par la Fondation pour le Panorama de la Bataille de Morat. Une
fois l'Exposition nationale terminée, qu'adviendra-t-il de l'oeuvre ?
Dans quelles nouvelles caves le Téméraire et ses armées vont-ils dormir
durant des décennies ? Décidément, Morat reste le tombeau du Grand Duc
d'Occident…
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