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Le
Valais de la chasse
Hommes,
bêtes et fusils
Le gibier, la
chasse et les chasseurs en Valais, du Moyen Age à nos jours: c'est l'ambitieux
programme traité par deux jeunes historiens. Une belle réussite, aussi,
pour leur éditeur fribourgeois .
Un débat très vif
accompagne la politique de réintroduction du lynx et le phénomène de la
réapparition du loup dans notre pays. Passion oblige, il met en jeu, dans
les deux camps, un certain fonds irrationnel et beaucoup d'arguments "scientifiques"
tout imbibés d'idéologie. C'est dire que tombe à pic la publication, par
deux jeunes historiens, de travaux qui dépassent de très haut l'horizon
polémique, et proposent à la réflexion du citoyen une large perspective.
La splendeur
du Valais
La recherche
d'Alexandre Scheurer couvre en effet un quasi millénaire. "Son contenu
paraît parfois "universel", écrit l'auteur avec une excessive timidité.
Il est vrai que toutes les dimensions de l'histoire, ou presque, sont
ici abordées, des plus traditionnelles à celles dont l'exploration n'a
commencé que récemment : le climat et le paysage, la culture et le sacré,
les techniques et le droit… Le propos central est écologique, en ce sens
que Scheurer étudie la coexistence des hommes et des bêtes sauvages dans
un espace en longue évolution. Guillaume Roduit, au contraire, concentre
son étude sur la pratique de la chasse et la durée du dernier siècle.
Son objet, c'est un groupe social, celui des chasseurs, saisi dans le
mouvement de sa passion, dans le détail de son organisation interne, dans
ses rapports parfois conflictuels avec l'Etat et la société. Nonobstant
ce cadrage serré, la visée est anthropologique, l'auteur s'en explique
dès l'exergue: "C'est à l'homme-chasseur, à l'invention de ses armes,
à ses comportements, à ses arts, que l'on doit nombre d'informations sur
l'histoire même des civilisations." Comme, heureusement, nous sommes en
Valais, l'érudite leçon de nos deux historiens passe par la splendeur
des choses et la chaleur des gens. Parce qu'ils aiment leur pays autant
que leur sujet, Scheurer et Roduit nous entraînent des berges du Rhône
aux limites des glaciers. Ils nous guident de maison en chalet, d'étable
en carnotzet et d'église en chapelle, à la découverte des images et des
hommes. Les représentations symboliques (armoiries, vitraux, ex-voto)
alternent avec les scènes de genre, et surtout les portraits : braconniers
et chasseurs, garde-chasse et notables, tous formidablement vivants. Pour
les animaux, c'est selon. Mais qu'ils soient pris sur le vif ou traités
en nature morte, ils sont, finalement, les héros de l'histoire.
Un savoir paradoxal
Des héros muets, c'est bien pourquoi les choses se compliquent. La faune
silencieuse a trouvé des porte-parole d'autant plus péremptoires qu'auto-proclamés.
L'historien, qui ne peut évidemment entrer dans ce jeu-là, aide au moins
à relativiser le discours sur les espèces "dignes de protection". Depuis
le temps qu'ils chassent, c'est-à-dire aussi loin qu'on peut remonter,
et jusqu'à une époque assez récente, les habitants du Valais ont mis dans
leur assiette ou fait entrer dans leur pharmacopée à peu près tout ce
qui bouge dans la forêt. Ragoût d'écureuil et huile de marmotte! Le bouquetin,
en particulier, a payé un lourd tribut à la médecine traditionnelle.
Au XVIe siècle déjà,
note Scheurer, certains documents parlent d'animaux "utiles, honorables
et beaux" ; mais la définition du gibier a beaucoup varié, en fonction
des ressources alimentaires, des techniques de chasse, des prescriptions
de l'autorité, et aussi tout simplement du goût. L'historien met en lumière
aussi le savoir très paradoxal des paysans du Valais sur les animaux sauvages
qui les environnent. D'une part, de très fines connaissances, orientées
vers la pratique de la chasse: on sait exactement où passera telle bête,
quand, et pour quoi faire. D'autre part, des représentations lacunaires
et déformées des mœurs de l'espèce, errements dont témoigne le vocabulaire.
"En allemand, relève ainsi Scheurer, le gypaète s'appelle Lämmergeier,
le vautour des agneaux. C'est pourtant un pur charognard, que les proies
vivantes n'intéressent pas. Et pensez à toutes les fables sur la "cruauté"
du loup! Dans un monde difficile à vivre et tout écrasé de superstitions,
une vision objective des mœurs animales se heurtait à beaucoup d'obstacles."
Mais quand on entend les condamnations portées contre le lynx, on ne jurerait
pas que l'objectivité soit plus facile dans notre monde si fier de sa
rationalité scientifique.
La chasse démocratique
Loin de la caricature, l'historien campe aussi dans leur diversité les
chasseurs du Valais contemporain. Pour Guillaume Roduit, leur groupe est
un microcosme qui reflète la société valaisanne entière, à cette réserve
près, peut-être, qu'il est encore très masculin. Il ne faut pas s'étonner,
dès lors, qu'il baigne dans un climat conflictuel constant! La chose est
d'autant plus compréhensible que chasse et politique ont partie liée en
Valais depuis toujours, ou presque. L'histoire du Vieux-Pays, ou plutôt
celle des anciens dizains, se joue sur le registre communautaire et bourgeois
bien plus que sur le mode seigneurial et aristocratique. "Dès le XVIe
siècle au plus tard, constate Scheurer, on peut dire que la chasse est
ouverte en Valais, moyennant quelques exceptions localisées et momentanées."
Les montagnes valaisannes ont abrité la précoce démocratisation d'une
activité qui resta souvent, ailleurs, le privilège d'une élite sociale.
Ce fait a donné une forte légitimité au chasseur valaisan: au XVIIIe,
"on ne trouve pas de permis de chasse dans la partie souveraine du pays,
seulement dans les seigneuries de l'évêque de Sion et de l'abbé de Saint-Maurice."
Dans le siècle suivant les bouleversements politiques - et la diffusion
du fusil via le service militaire généralisé - achèveront l'amalgame et
consacreront le modèle du chasseur- citoyen-soldat. On ne saurait en déduire,
évidemment, que les adversaires de la chasse sont des citoyens de seconde
classe…
Jean Steinauer, La Gruyère, 30 janvier 2001
Le
coup du roi
Deux
beaux livres, d'un coup d'un seul, voilà qui est bien visé! Présentés
dans un élégant format à l'italienne, superbement illustrés en couleurs
et en noir/blanc, les ouvrages d'Alexandre Scheurer et de Guillaume Roduit
font honneur à leur éditeur, la toute jeune enseigne "faim de siècle"
(CP 264, 1700 Fribourg). Il est plutôt rare de voir ainsi mis en valeur
des mémoires de licence, mais la beauté du sujet justifiait un effort
exceptionnel. "C'est notre première réalisation de ce type", note l'éditeur
Simon Roth, encore un historien. "Nous avons trouvé des appuis financiers
en Valais et à Lausanne, mais pris tout de même un gros risque. Heureusement,
il semble que nous arriverons à écouler les 1000 exemplaires du tirage."
Dépêchez-vous donc, si vous désirez offrir l'un ou l'autre de ces bouquins
à votre tonton flingueur, pardon, à celui de vos parents qui milite à
la Diana. Les deux auteurs ont choisi leur sujet sans se concerter, et
travaillé séparément. Les voici réunis, par une publication simultanée
et par une double exposition au Musée de Bagnes*, sur le thème de la chasse
évidemment, mais aussi de la faune et des paysages alpins (photographies
d'Alexandre Scheurer).
Jean Steinauer, La Gruyère, 30 janvier 2001
* Musée de Bagnes,
1934 Le Châble, du mercredi au dimanche de 14 à 18 heures.
Tél. 027 776 115 25.
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