L'or et le sable
Extrait, juillet 1956


Le Mouret, juillet
Heure vague, temps perdu, une main désœuvrée griffonne, croise distraitement ses lignes sans motif sur le papier. Que si cette main était celle de Rembrandt, elle créerait quelque chose de ce vague même. Le moindre trait jeté par elle serait expressif, et d'un méchant quart d'heure passé à s'attendre, à ne rien faire, à rêver, il resterait un inestimable document. Travaille donc jusqu'à ce que ta main égale celle du génial graveur ! Quand est si brève la vie, il faut créer avec ses heures éclatantes, créer avec ses fatigues et ses désespoirs, créer dans la lucidité, créer dans le sommeil, créer avec ce qui vient de soi, créer avec ce qu'on rencontre, créer avec ce qui se dérobe ! Plus tu dessines et plus devient habile ta main à exprimer d'un contour bref et parfait n'importe quel objet qui s'offre. De même, si tu es poète, tu prêteras bientôt une voix prodigieuse à tous les instants mornes ou radieux que ton cœur se serre de laisser couler au néant. L'art doit "racheter le temps", comme parle saint Paul. Chaque heure qui s'efface pourrait se survivre, luire au-delà d'elle-même comme une lampe allumée pour des siècles, si elle avait pour témoin un Hokusai ou un Francis Jammes. Cette pause dans le jardin à écouter les vocalises d'un oiseau au cœur ombreux du feuillage, il fallait Keats pour en tirer aussitôt, d'un seul souffle, l'impérissable Ode au Rossignol. Et toi, qui es-tu ? que feras-tu ? Sauveras-tu de mourir l'éclat divin de cet après-midi, exprimeras-tu aussi pour un lointain lecteur, qui l'éprouvera à son tour alors que tu seras depuis longtemps rendu à la poudre de l'univers, le poids amer et délicieux qui t'oppresse cependant que tu longes dans le soleil la légère palissade de bois brun au bas du parc, traversant les taches d'ombre, écoutant la plainte des oiseaux sous les branches basses ? L'odeur des foins est oubliée ; dans les prés fauchés, l'herbe a repoussé drue. Voici juillet finir. Qu'as-tu fait de ces jours qui ne reviendront pas ? Ce vin caniculaire, dont tu t'enivrais naguère, gorgée après gorgée, dans la bourdonnante paresse des vacances, en as-tu seulement approché tes lèvres cette année ?

Autre extrait


Copyright © éditions faim de siècle