Le Goncourt pour "Rouge Brésil"
Le Goncourt pour "Rouge Brésil" J'étais à Pick Pay, au rayon des fromages, à tâter mollement les camemberts à l'issue d'une lourde journée de boulot, entre deux ménagères préoccupées qui par le Gruyère doux, qui par un Babybel, quand la radio a annoncé que le Prix Goncourt 2001 était attribué à Jean-Christophe Rufin. J'ai poussé un cri guttural et spontané qui faillit faire choir un Gruyère doux et un Babybel et m'a valu deux œillades assassines.
Enfin un Goncourt à la fois populaire et intelligent! Rufin sait raconter des histoires légèrement, sans les plomber de son érudition, juste pour le plaisir, avec ce qu'il faut d'histoire et de réflexion pour ne pas bronzer idiot. Ce fut d'abord les aventures de Jean-Baptiste Poncet, apothicaire et messager du roi dont on suivait le périple dans "L'Abyssin" et "Sauver Ispahan". Des livres sans génie, m'a-t-on dit. Peut-être, mais en tout cas de bons bouquins d'honnête artisan qui ne trempe pas le lecteur dans sa psychanalyse et ne le courtise pas non plus avec des intrigues à la mode. Ce fut ensuite un merveilleux petit livre intitulé "Les causes perdues". Roman bien sûr, mais surtout réquisitoire contre les dérives de l'humanitaire. Et Rufin connaît le sujet : il y a œuvré, il y œuvre peut-être encore, un peu désabusé, mais un peu trop lucide pour baisser simplement les bras. En analysant la tragédie éthiopienne vue par un vieil Arménien d'Erythrée, Rufin fait ressortir les dilemmes et les carences, les soubassements de l'action humanitaire avec une finesse et une limpidité propre à choquer quelques prétendus philosophes aux positions figées comme le marbre et à la rhétorique de procédure! C'est maintenant "Rouge Brésil", le récompensé. Livre que je n'ai pas terminé, mais qui, à vue de nez, ne dépareillera pas dans le paysage.
Certains journalistes vont crier, parce que Rufin n'ausculte pas son âme à chaque page, parce qu'il n'est pas assez torturé, parce qu'il est trop Français pour se permettre l'exotisme et le roman exubérant, genre réservé bien sûr aux romanciers à la verve hispanique ou sud-américaine. Eh bien qu'ils continuent à voir la littérature comme un tableau Excel, ces fâcheux, Rufin se vendra à leur coller la varicelle! Pas de cul pour le cul, pas d'auto-fiction oiseuse, pas de prétention philosophique, pas de volonté de choquer à tout prix... Rufin est au-dessus de ça. Il est un écrivain, tout simplement. Un vrai. Qui raconte des histoires. Et c'est assez rare pour s'enthousiasmer !
mp


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